KARUPELV VALLEY PROJECT
Abondance ou famine :
les prédateurs seraient responsables des cycles du lemming
" De nouveaux travaux suggèrent qu'une combinaison particulière
de prédateurs pourrait conduire les populations de lemmings à
fluctuer fortement tous les quatre ans et expliquer ce qui a été
l'un des plus grands mystères de l'écologie de ces cinquante
dernières années.
Si l'image de lemmings se jetant en masse des falaises n'est q'un mythe,
la réalité n'en est pas moins surprenante pour les Scandinaves
et autres habitants des hautes latitudes qui voient périodiquement
le sol se couvrir de ces petits rongeurs. Suivant les espèces,
les populations de lemmings et de leurs cousins campagnols peuvent régulièrement
exploser d'un facteur cent ou mille pour ensuite s'effondrer.
Le lemming à collier qui vit dans la toundra du Haut-Arctique
est l'unique proie dans ce qui est la plus simple relation proie-prédateur
chez les vertébrés. L'hermine, le renard polaire, l'harfang
des neiges (une chouette) et un oiseau de mer appelé labbe
à longue queue ont tous à leur menu ce genre de petit
hamster.
Les scientifiques suggèrent maintenant que ces quatre prédateurs
pourraient être les seuls responsables des cycles quadriennaux
de population observés à l'Est du Groenland et probablement
dans de nombreuses autres populations de lemmings. Contrairement aux
précédentes hypothèses, le manque de nourriture
ou d'espace ne paraît pas en cause rapportent les chercheurs
dans leur étude publiée dans la revue Science du 31
octobre.
"La question des cycles du lemming est restée posée
pendant près d'un siècle. Différentes écoles
en ont débattu. Le sujet a été très, très
chaud" précise Olivier Gilg, l'un des auteurs de l'étude
à l'Université d'Helsinki en Finlande et au Centre de
Biologie et de Gestion des Populations (CBGP) à Montferrier
en France.
Le domaine de l'écologie des petits mammifères a vu
le jour en 1924 quand un éminent écologiste britannique,
Charles Elton, a publié un de ses articles déterminants
sur les cycles des populations de rongeurs. Les chercheurs ont depuis
étudié les cycles de lemmings dans les régions
boréales et arctiques, car les communautés animales
qui s'y rencontrent offraient de bons modèles pour des écosystèmes
plus complexes et parce que ce phénomène restait à
expliquer. |
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Lemming |
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"Trouver une explication aux changements de taille des populations
de plantes ou d'animaux fait partie du travail des écologistes
des populations" inique la coauteur Ilkka Hanski de l'Université
d'Helsinki en Finlande.
"Si les écologistes ne peuvent pas expliquer les schémas
les plus réguliers, alors nous sommes encore vraiment loin
de comprendre la dynamique des populations des espèces en général.
Les cycles du lemming peuvent paraître un problème ésotérique,
mais c'est pour moi un test de notre capacité à comprendre
les forces qui modèlent les populations naturelles" dit
Hanski.
Olivier Gilg et Benoît Sittler de l'Université de Freiburg
en Allemagne ont surveillé ces quinze dernières années
le nombre de lemmings et de leurs prédateurs dans une vallée
du Groenland. Les chercheurs ont passé les mois d'été
à passer au crible 75 kilomètres carrés de toundra,
aidés par la lumière permanente des journées
et le paysage à découvert.
Pour l'étude dans Science, Gilg, Hanski et Sittler ont compilé
15 ans de données pour chacune des cinq espèces.
Les résultats montrent que les cycles de population d'hermine
suivent ceux des lemmings. Les chercheurs s'y attendaient car l'hermine
est un prédateur spécialisé dont l'unique proie
est le lemming. Seul prédateur à rester durant toute
l'année sur le site étudié, l'hermine se reproduit
aussi plus lentement que les lemmings.
Le nombre de renards, d'harfang et de labbes * tous des prédateurs
généralistes qui se nourrissent de lemmings uniquement
lorsqu'ils sont abondants * fluctue de façon exactement synchrone
avec celui des lemmings ont trouvé les auteurs.
Gilg et ses collègues ont fait l'hypothèse que les prédateurs
spécialistes et généralistes agissent de concert
pour limiter les populations de lemmings qui augmenteraient autrement
jusqu'à ce que la nourriture ou l'espace disponible viennent
à manquer.
Les hermines, avec le décalage de leur reproduction, sont la
clé du cycle quadriennal qui caractérise les lemmings
selon les chercheurs.
Au cours d'une année à lemmings, les prédateurs
généralistes aident à contenir la multiplication
rapide des rongeurs jusqu'à ce que les hermines gagnent en
nombre. À ce moment là, la prédation est suffisamment
intense pour faire chuter au plus bas le nombre de lemmings.
Quand les trois prédateurs généralistes ont trouvé
une alternative (d'autres proies plus abondantes ou en quittant la
région), les lemmings peuvent se multiplier à nouveau
rapidement pour retrouver leur nombre le plus élevé.
Pour tester leur hypothèse, les chercheurs ont construit un
modèle numérique qui incorpore de nombreux aspects de
la dynamique des populations de chaque espèce, tels que la
vitesse de leur reproduction, leur durée de vie et le nombre
de lemmings qu'ils consomment. Le modèle, qui ne prenait pas
en compte la quantité de nourriture ou d'espace dont disposent
les lemmings, a néanmoins prédit exactement les mêmes
variations de lemmings observées par les chercheurs sur le
terrain.
"Notre modèle montre que tous les prédateurs sont
importants" remarque Gilg.
"Maintenant, nous ne pouvons pas, bien sûr, en déduire
quoi que ce soit à propos de systèmes plus complexes.
Mais déjà cela n'affecte en rien les chances que dans
ces systèmes les prédateurs puissent être très
importants" ajoute Hanski. |
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Jeunes renards |
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Harfangs |
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Labbe |
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Hermine |
Photos © GREA & Olivier Gilg |
Dans un article "Perspective" accompagnant l'étude, Peter
Hudson et Ottar Bjørnstad de l'Université de l'État
de Pennsylvanie écrivent que ces nouvelles données présentent
"l'un de ces rares exemples où la nature reflète bien
la théorie de base, et les auteurs des manuels de biologie intègreront
sans aucun doute ces résultats comme un cas d'école dans les
prochaines éditions".
Cette étude a reçu le soutien de l'Institut Polaire Fraçais
(Institut " Paul-Emile Victor "), de l'Académie de Finlande,
de la Deutsche Forschungsgemeinshaft (DFG) et du Groupe de Recherches
en Écologie Arctique.
Voir l'article paru dans le
magasine "Science" >>>
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